Monde

Heureux qui comme Ulysse a fini sa Bucket List

Écrit par Les Baroudeurs

Je vois fleurir de ces listes qui nous enjoignent à dix, cent, mille sites à visiter avant la fin de l’année ou, pour les plus « optimistes », avant la fin de la vie. Il faudrait donc que les voyages, comme les courses au supermarché, soit une nouvelle liste à cocher ?

Je vais peut être vous surprendre mais je n’ai jamais rêvé de voir le Taj Mahal, de gravir l’Everest, ni même économisé pour une croisière en Egypte. Je n’ai pas de bucket list. Je pense à peine à des pays. Je m’anime pour l’Arménie, je vagabonde entre mille collines au seul nom de « Rwanda » puis bien vite, j’oublie. Je cultive cette joie, toujours aussi vive, de me voir proposer un billet pour Nouméa quand je pensais Rovaniemi.

Si je n’avais que dix rêves, je m’attacherais à ne pas les écrire pour ne pas les réduire. Je m’attacherais à n’en pas faire une liste pour n’avoir jamais le malheur de les barrer. Je m’attacherais à ce qu’ils soient vraiment miens, qu’ils ne m’aient pas été suggérés ou imposés. Quand ce sourire, ce toit, cet endroit se présentera, je m’attacherais à oublier tout ce que je rate juste à côté et prendrais plaisir à m’y arrêter plusieurs jours, plusieurs mois.

Je rêve à de longs voyages que la vie permet peu, d’explorations intérieures, de conversations de hutte, dans le désert ou au coin du feu, de celles si rares qu’elles ne changent pas un homme mais plutôt deux. Mes rêves sont trop grands _ ou trop petits peut-être _ pour qu’un pays s’y soumette.

 

Trou Bleu checked, Nouvelle-Calédonie

Trou Bleu checked, Nouvelle-Calédonie

Je repense avec nostalgie à ce poème de Du Bellay, qui n’aurait plus de sens s’il fallait le moderniser :

« Heureux qui comme Ulysse, a fini sa bucket list ».

Sortir les poubelles et voir Zagreb, par Pollux

Sortir les poubelles et voir Zagreb, par Pollux

Je voudrais vous dire que cet article n’est qu’une crise du dimanche soir. Je croyais naïvement, j’ai cru pourtant, que le voyage ne succomberait pas à un effet de mode, qu’il ne deviendrait pas un objet de consommation de masse. Que si de quelques milliers de privilégiés, des millions venaient à voyager, cela n’en resterait pas moins l’expérience la plus intime, celle qui met au fait de ce que nous sommes, qui montre le chemin qu’il nous reste à parcourir.

Voir le Mont Saint-Michel et mourir, by Pollux

Voir le Mont Saint-Michel et mourir, by Pollux

Au rythme effréné auquel je suis souvent obligée d’aller, je donnerai tant pour prolonger ma conversation avec Nyoman, producteur de café, pour me lever une seconde fois entre les branches des manguiers de Deshaies, pour ne pas avoir à décliner l’invitation de Luc de Tiwaka à manger.

Rencontre avec Luc, Tiwaka, Nouvelle-Calédonie

Nyoman et Claudia, pause "Philosophical Luwak Coffee"

Nyoman et Claudia, pendant l’orage, sous les caféiers, Bali, Indonésie

En les alignant sur une liste, ces moments, ces endroits, ces monuments, perdent instantanément leur grandiose. Il faut les regarder, les vivre comme s’ils étaient fugaces, témoigner de leur beauté et faire en sorte qu’elle s’imprime dans nos coeurs par leur unicité. Il ne faut pas les aligner, encore moins essayer, sur une liste, de les cocher. Que nous apporte la pierre ramassée à l’orée du sentier quand la sagesse s’acquiert par une lente foulée ? Celui qui voyage aujourd’hui est finalement plus rare qu’il y a vingt ans.

S’il fallait néanmoins que je me livre et que je vous fasse part de ma liste, je vous dirai qu’elle est aussi belle que le voyage lui-même, car comme lui, je n’ai de cesse de l’écrire  : elle n’a ni début ni fin.

 

Qui suis-je ?

Les Baroudeurs

Spécialiste papilles et trek, elle marche pour nous de la Tasmanie à la Réunion et teste les voyages, les bons plans restaurants et les sports à la mode.

Ses voyages : Seule, à pied ou à vélo. Gros faible pour les immersions en communauté, les plats pimentés et les hauts sommets.

Zone de prédilection : l’Afrique et l’Asie

23 Commentaires

  • Voilà un très bel article que j’ai lu avec attention, admiration et approbation.
    Ces quelques lignes feront comprendre à qui voudra s’en donner la peine, que la vie n’est pas que futilités,
  • Merci beaucoup.
    C’est toujours difficile pour moi de faire des billets d’humeur, peut-être parce qu’il s’agit de davantage se livrer. Ton accueil me prouve qu’il faut que je persévère.
  • Bel article en effet, très sincère et touchant. Cependant, je ne peux m’empêcher d’avoir en tête tous les lieux (en Utah, en particulier) que je veux encore voir. Mais je ne raye rien de la liste, car plus j’en vois, plus je veux en voir ou en revoir, et plus mes pensées vagabondent. Je pense que les bucket list, même les vraies, n’ont jamais de fin, et heureusement !
  • En lisant ton article, je ne sais où me situer…

    J’ai, comme beaucoup, une liste de rêves ( http://capitaineremi.com/ma-liste-de-reves/ ) et j’aimerais évidemment en réaliser un maximum. Je ne suis pas pressé. Je ne le fais pas pour les autres ni pour me vanter. Je le fais par satisfaction personnelle. Avoir cette liste de rêves, c’est aussi me rappeler de toutes les choses qu’il est possible de faire sur Terre. C’est aussi un moyen de me pousser à les accomplir. Le temps passe tellement vite…

    Alors certe, cette bullet list n’est pas très sexy, mais moi, elle me plait. L’idée derrière, c’est également de dire aux gens qu’il est possible de réaliser ses rêves, quelqu’ils soient 🙂

  • Très bel article, un vrai poème. Je suis bien d’accord avec ce que tu écris, et n’aurais pu su le dire aussi parfaitement. Peut-être est-ce pour ça que chaque tentative d’écrire un semblant de « bucket-list » m’a toujours paru fade : mes rêves ne peuvent s’écrire sur un bout de papier !
  • Je suis d’accord avec toi. Ce qui me gène, ce sont les buckets lists toutes faites que l’on propose partout en ligne.
    L’idée, c’est de ne pas succomber au pays à la mode, de ne pas aller voir tel monument car il est inscrit sur le guide mais plutôt d’explorer ce qui nous touche vraiment, avoir un itinéraire personnalisé.
    Ensuite, en ce qui concerne l’acte même de faire une liste me dérange car il exclut la spontanéité, nous coupe de lieux que nous ne connaissons pas.
    Quelqu’un m’a dit il y a quelque temps que la meilleure façon de voir un rêve se réaliser et de l’oublier et de vivre le moment présent. Un jour, par lui-même, il finira par se présenter.
  • Je n’ai rien contre les listes personnelles. Plutôt contre celles qu’on nous impose. Il serait trop réducteurs de considérer les pays et les monuments comme des checkpoints et c’est l’effet que me fait cette accumulation de listes de choses à faire obligatoirement dans sa vie pour ne pas la rater.
    Pour le fait d’avoir une liste à soi, cf. la réponse que j’ai faite à Isa. Le chemin est plus intéressant pour moi que l’accomplissement du rêve en soi 😉
  • Alors pour le coup, je suis complètement d’accord avec toi, mais pourtant avec ma copine, on a fait une petite bucket-list. On la voit plutôt comme des choses qu’on essaiera de vivre si on en a l’occasion, des choses qu’on a envie de vivre, pas de faire. Et on la voit surtout comme une liste à la Prévert, qui n’a pas vraiment de fin, qui n’a de début que ce à quoi on a pensé en premier. Une liste qui va évoluer avec nous. Et d’ailleurs, c’est pas parce qu’on n’aura vécu quelque chose qu’on voudra pas le revivre. Je vois justement pour le moment très naïvement le voyage comme une manière de nous découvrir, par des expériences, par des rencontres et par des… découvertes justement. Qu’elles soient écrites sur une bucketlist ou non d’ailleurs. Simplement, cette liste c’est juste une promesse qu’on se fait d’essayer de vivre ce qu’on y a écrit si on a la possibilité de le vivre le moment venu 🙂

    En tout cas, ça peut faire vraiment réfléchir à ce qu’on recherche en écrivant cette liste 🙂

  • Ce ne sont pas toutes les listes, qu’il faut vilipender, mais uniquement celles qui ne sont destinées qu’à exhiber son expérience. Mais une liste peut être belle, si elle est une liste de rêves à réaliser. Et qu’elle soit aussi longue que possible, pour surtout ne pas tous les réaliser avant de quitter cette terre.
  • Ce que tu dis est très vrai. Je fais la différence entre une liste, qui est personnelle et la bucket list que tu trouves sur Internet. Es ce grave si tu n’as pas « fait » l’Islande ou le Macchu Pichu ? Je ne crois pas. Si tu n’en as pas envie, tu n’as pas à le faire. Je critique juste le voyage comme nouvel objet à la mode qu’il faut exhiber comme un Iphone6.
  • Merci pour ton commentaire 😉
    Pour moi, c’est la différence entre une bucket list et une liste intelligente qui évolue en fonction de tes envies et ne compte pas que des sites qu’il faut faire. Tu parles d’expériences plutôt que de lieux et je te rejoins là dessus.
    Pour ma part, je préfère avancer sans liste parce que cela me laisse la possibilité de rester ouverte à toute proposition de voyage. La Serbie, par exemple, n’était pas sur une de mes listes. C’est pourtant un voyage qui m’a réellement changé et que je n’oublierai jamais 😉
    Mais rien de mal à faire sa propre liste bien sûr. Ce n’est que mon point de vue.
  • Claudia : pour l’acte de faire des listes, pas forcément. Je ne pense pas qu’il soit détaché de la spontanéïté, en tout cas pour moi, c’est même le contraire. Plus je fais des recherches sur les lieux, plus ils m’amènent vers d’autres lieux que je n’aurais pas découverts autrement. Les recherches amènent le hasard 🙂
  • C’est un avis. Pour moi, la spontanéité, c’est tout le contraire de la recherche. C’est accepter de peu préparer son voyage, d’aller un peu à l’aveugle et de chercher davantage les rencontres que les paysages. Partant de ce principe, la liste ne peut plus exister.
    Mais cela ne reste qu’un avis parmi tant d’autres 🙂
  • Pfiouf… Difficile de trouver les mots pour réagir à un article aussi délicieux! Vraiment, c’est un régal de poser les yeux sur de telles lignes et de se laisser toucher par les émotions qui les accompagnent…
    Pour être honnête, j’ai essayé plusieurs fois de faire ma liste et je n’y suis jamais arrivée. Pourquoi? Parce que comme tu le dis si bien, ces « choses » dont je rêve ou rêvais et que j’ai pu vivre dépassent ce que j’aurais pu mettre dans cette liste. Sur mon blog je partage beaucoup de mes voyages et de mes rêves mais finalement, ça ne sera jamais à la hauteur du vécu. Cette partie, au-delà du fait qu’elle soit intime, ne peut pas se partager et encore moins se noyer dans une liste à puces.
    Et pourtant, j’adore voir les bucket lists des autres! Ça me plaît de voir quels sont les rêves des autres, quels sont ceux que j’ai moi même réalisé, quels sont ceux auxquels je n’ai pas pensé… Je trouve ça beau de rêver et d’en faire une réalité! Maintenant, pour la partie bucket list, je pense qu’il s’agit d’une façon de voir les choses qui est propre à chacun.
    A bientôt! 🙂
  • Merci beaucoup !
    Les listes pourquoi pas : comme tu le dis, c’est une façon de voir les choses.
    Je m’insurge juste contre les buckets lists internet qui nous font culpabiliser de ne pas avoir envie de « faire le Golden Gate Bridge » ou d’aller absolument en Thaïlande.
    Tout voyage doit partir de la sensibilité de chacun et s’inscrire dans une quête. Je lis parfois des articles disant que le voyage ne nous change pas. Pour ma part, je pense que le tourisme ne change pas mais que le vrai voyage touche si profondément que l’on ne peut pas en revenir inchangé. Cette « magie » n’arrive pas partout et pas à chaque fois. C’est aussi ce qui en fait sa beauté.
    Je me souviens par exemple être allée au Cambodge il y a quelques années. Le père de ma meilleure amie a du fuir le pays à l’arrivée des Khmers Rouges. En entrant sur le site des Killing Fields, je pensais comprendre l’Histoire. La visite fut tellement brutale pour moi qu’au retour, mon tuktuk a du s’arrêter pour me consoler. Je pleurais à chaudes larmes, ce qui ne m’arrive jamais. Je pleurais pour le père de cette amie, pour la génération perdue, pour ce que l’Homme était capable de faire. Au lieu de l’Histoire, j’ai découvert la vraie Empathie.
    Comme tu le dis, aucune liste n’aurait pu prévoir, aucun article ne pourra réellement décrire ce que j’ai vécu ce jour-là, mais j’espère sincèrement que chaque personne qui voyage recherche ce genre de moments. Et cet article était là pour rappeler que s’il existe une essence du voyage, elle ne se trouve que dans ces moments d’alchimie où la quête personnelle et l’expérience se rencontrent, qu’importe le lieu, qu’importe le pays.
  • Très joli!
    Toutefois, je ne suis pas nécessairement d’accord que bucket list rime avec course. J’ai une bucket list parce que j’aime bien avoir des objectifs, mais ça ne m’empêche pas de la prolonger à l’infini et de faire des choses qui ne sont pas dessus. Je prévois des voyages qui n’y figurent pas ou slow travel à ma guise. Je ne vois pas une bucket list comme une obligation de course pour la finir, au contraire, car elle ne finit jamais!
  • Je te rejoins complètement! C’est « marrant » que tu parles des Killing Fields. J’y suis allée aussi (en juin dernier) et comme toi, j’en suis sortie bouleversée… J’ai enchaîné à Tuol Sleng alors tu imagineras probablement l’état dans lequel j’étais… Ça a d’ailleurs beaucoup influencé mon voyage au Cambodge. Malheureusement, si toi et moi avons été touchées, tu as probablement croisé des personnes insensibles qui parvenaient à sourire et à prendre des photos…
    Je n’ai pas encore publié mes articles sur le Cambodge et d’autres pays que j’ai découvert cette année mais ça arrive, j’en parlerai plus longuement.
    En tout cas, « tourisme » et « voyage » n’ont rien à voir, c’est clair. Quand j’étais au Vietnam, je ne suis pas allée dans la Baie d’Ha Long et je ne regrette pas! A la place, je me suis retrouvée dans des villages reculés, à dos de ma moto, où je voyageais et vivais des moments qui rendent le voyage si unique. Chacun a ses propres motivations de voyage mais on en sort forcément changé! Ou alors, il ne s’agit pas d’un voyage mais d’un déplacement enfermé dans sa bulle.
  • Rafraichissant! Dans cette mare de « mille trucs à faire absolument avant 30 ans, avant sa mort, avant les enfants, pendant la vingtaine, pendant la trentaine, etc. » et ces innombrables listes de trucs cool, spécifiques à faire, à voir, à manger, à regarder, à sentir, à toucher, à essayer, etc. Je vois cette crise du dimanche soir comme un autre éclairage.

    En lisant les commentaires, je crois qu’il en ressort ce que je m’essayais d’abord à exprimer (puis, je laisse tomber puisque ça a été dit, et bien dit): ce n’est pas la liste en soi le problème, c’est la façon dont elle est parfois élevée aux rangs des grands records, des « m’as-tu vu », des « une chose = 1 point de coolness »… quantité, pas toujours qualité.

    La liste personnelle de rêves, de souhaits, d’envies, cette liste qui s’allonge, se rétrécit, dont les éléments peuvent même disparaître sans avoir été cochés, puis réapparaître. Cette liste qui ne se termine jamais, que l’on intrègre, pous la plupart et à différents niveaux, mentalement sans nécessairement la verser sur papier (ou sur les Internets), elle est bien différente (à mes yeux) de celle que tu décris.

    Je suis tout à fait d’accord avec toi. Et ça ne s’applique pas qu’au voyage. 😉

  • Merci, merci pour ton commentaire
    Je ne me permets dans cet article que de critiquer la liste toute faite qui bien souvent, au lieu de nous faire rêver nous fait culpabiliser : la bucket list.
    Vous vient ou non l’envie d’écrire la vôtre, celle qui a du sens, sur du papier, ce n’est pas à moi de juger. Avec les années, j’ai choisi de ne plus le faire et de m’en remettre à ce que m’offrirait la vie. Mais c’est un avis parmi tant d’autres. L’avis de se défend aussi 😉
  • Je suis très contente de tomber sur cet article que je trouve très juste. J’avais écrit une ébauche d’article sur un sujet similaire : la course effrénée au nombre de pays visités. J’ai rencontré pas mal de gens qui ne jurent que pas ça. En soit, ça ne me dérange pas de voyager de la sorte. Mais c’est tout ce que ça entraine comme tu dis : tourisme de masse, consommation de masse d’un lieu, frénésie. Mais surtout, et c’est mon approche, ce qui me dérange vraiment, c’est l’impact environnemental que ça entraine… Je trouve ça un peu fort : d’un côté, on incite les gens à faire attention, d’un autre, à consommer le voyage à l’autre côté du monde avec des billets abordables.

    Si ça t’intéresse, voici l’article que j’ai écrit à ce sujet : http://entreprendrelemonde.com/trucsastuces/pensees-profondes/record/

  • Merci
    J’ai lu ton article, il est très juste.
    Les billets d’avion à bas prix sont une avancée pour moi mais comme pour toute nouveauté, il faut qu’on apprenne à s’en servir d’une certaine façon. Milan à 39 euros de Paris ne signifie pas qu’il est raisonnable d’y aller pour deux jours. Je l’ai fait, comme beaucoup d’entre nous, avide de découvrir cette Europe qui devenait si accessible mais comme toi, j’ai pris la mesure de ce que cela voulait dire d’un point de vue environnemental. Sans compter qu’il y a peu de chance qu’un voyage de deux jours me satisfasse. Pour mes escapades, je privilégie maintenant la France et je ne m’en lasse pas.
    Pour ce qui est de la course aux pays visités, je suis également du même avis que toi. L’intérêt du chiffres importe peu si nous ne prenons pas le temps de toucher du bout des doigts les aspects culturels, religieux, sociétales des pays que nous traversons car voilà où est la richesse du voyage.

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